« Are you safe my love ? I heard there are shootings happening as we speak ».
C’est un message d’une amie chypriote. Je pose mon assiette de gratin de pâtes. Je mets plusieurs secondes à comprendre de quoi elle peut bien être en train de me parler. Un frisson me parcours le dos et raidit ma colonne vertébrale. Les yeux complètement écarquillés, je me tourne vers lui et le somme de nous brancher sur les infos en continu.

Tout de suite. « Fusillades dans Paris ». Silence de mort dans l’appartement, les yeux fixés sur des images surréalistes de flics en armures déployés sur le boulevard Richard Lenoir. Des gyrophares partout. Il s’est passé quelque chose de grave. Il est 22h30, on annonce 18 victimes. On sait que ce nombre ne fera que grossir dans la nuit. Je pleure et je renifle comme un bébé devant une telle absurdité. J’habitais là quelques années auparavant, c’était mon quartier, c’est ma ville. Il n’y a pas de mot, nous restons tous les deux assis là devant l’annonce d’une situation ignoble tellement elle était prévisible. Mon téléphone n’arrête pas de vibrer. On prend des nouvelles des amis, de la famille, des collègues. Je mesure ma chance d’obtenir une réponse à chacun de mes textos. Je mesure ma chance de l’avoir à côté de moi, au chaud chez nous. I-Télé me tape déjà sur le système, je veux savoir, mais pas comme ça. Pas en ayant la sensation d’être une charognarde voyeuse en mal de sensations. Cette sensation je m’en passerais bien à vrai dire. Et pourtant, mon premier réflexe est de me connecter à Twitter. Un flot discontinu de « Mon dieu mais c’est quoi ce bordel ? », de « Je ne trouve pas les mots », de « La France est attaquée ! » coule dans ma main, renversant tout sur son passage. Puis c’est la paranoïa, le grand n’importe quoi général. Il semblerait que ça pète à tous les coins de Paris. L’info se mêle au fantasme. Je tente de reprendre mon souffle.

Nous avons eu de la chance.

Après une nuit blanche à tenter de savoir si les rues sont désormais sûres et si les aéroports de Paris maintiennent leur activité, nous décidons de partir pour Prague ; comme prévu depuis des mois, nous dirigeant vers Orly à 5h du matin. Nous passerons les portiques de sécurité sans même avoir à sortir nos pièces d’identité. Il est beau l’état d’urgence.

Nous avons vécu le deuil national de loin, traquant le wifi pour prendre les dernières nouvelles et apprendre que la France bombarde Raqqa au lendemain d’une boucherie sans nom. J’ai culpabilisé d’avoir pris la fuite. L’impression de ne pas endosser la même responsabilité que tous les Français, l’impression d’esquiver la douleur. Comme si rester sur place avait changé quelque chose. Nous n’avons pas ressenti la peur et n’avons pas été envahi par la psychose parisienne des jours d’après. Nous avons eu de la chance.

Une paire de chaussures devant le Bataclan, 14 novembre 2015 © EPA/Laurent Dubrule

De retour chez nous le mardi soir, le métro est quasi vide. Et pourtant on vit sur la ligne 13. On a qu’une envie : retrouver les copains. On se prend dans les bras, on se demande si « ça va »,  un « ça va » qui signifie « j’espère que tu n’es pas touché(e) de trop près par ce qu’il s’est passé ». On réalise que chacun d’entre nous est touché, dans son cercle proche ou dans son cercle de connaissances. C’est notre génération qui a pris un obus dans le coeur. Il y a ceux qui y étaient et qui ont couru. Il y a ceux qui ont reçu un texto de leurs parents leur ordonnant de rester chez eux. Il y a ceux qui auraient pu y être.  « J’étais au Petit Cambodge il y a deux semaines ». « Si j’avais su que les Eagles of Death Metal passaient à Paris j’y serais allé ». Il y a aussi ceux qui mentent et qui en rajoutent pour avoir la sensation d’être légitime dans la tristesse. Et puis on se dit qu’on a pas peur, qu’on les emmerde ces connards, qu’on va pas arrêter de vivre. Et on boit des bières. Attention, loin de moi l’idée de revendiquer un quelconque acte de résistance dans le fait de se pinter la gueule entre potes. On continue comme avant, c’est tout. Se pinter la gueule en terrasse n’est pas une solution face à la misère intellectuelle et sociale ni un acte politique. Je ne pense pas que la France ait été mitraillée parce qu’elle est le symbole d’un mode de vie débridé, festif et libre. La France a été choisie parce qu’elle est facile d’accès, de par ses frontières sauvages et poreuses, parce qu’elle a contribué à créer les tensions géopolitiques actuelles en Afrique et au Moyen-Orient et bien sûr, parce que la France a frappé et frappe encore en Syrie. Et, oui, attaquer la jeunesse innocente d’un pays,  c’est le meilleur moyen de semer la terreur et de marquer les esprits.

Et maintenant, on fait quoi ? On attend que ça passe ?

Aujourd’hui je ne pense pas avoir peur, mais je ne juge pas ceux qui me disent être inquiets à l’idée de sortir de chez eux, de prendre le métro, de se retrouver enfermés dans un lieu bondé. Non, je ne pense pas avoir peur. Et pourtant je tends l’oreille quand j’entends des sirènes autour de moi, je sursaute quand la plateforme arrière d’un camion de livraison frappe le bitume, je remarque qu’il serait facile de passer devant ce bar que j’aime tant et de tirer dans le tas, je repère les issues de secours et je vérifie que je peux me cacher sous mon siège quand je vais au théâtre ou au cinéma. Au cas où. Et puis je pleure parfois, les yeux plantés dans le vide, comme le raconte si bien Titiou Lecoq. Et c’est pas grave, on a le droit, on est en vie, on peut toujours manger du gratin de pâtes.

Mémorial improvisé Place de la République, Paris. D.R.

Mémorial improvisé Place de la République, Paris. D.R.

Et maintenant, on fait quoi ? On attend que ça passe ? On espère que ce coup-ci sera le dernier ? On croit vraiment à ça ? Qui a été profondément surpris par ce nouveau déchaînement de violence ? Nous savions tous que la menace planait, que le 7 janvier était un premier avertissement, une porte entrouverte. Par pitié, arrêtons de croire que le mal vient d’ailleurs, que les quelques mecs capables de plonger un pays tout entier dans la terreur sont des extra-terrestres, des êtres à part, incompréhensibles et finalement inhumains. Cette haine, cette bêtise, c’est ici qu’elle est née. Peut-être que ces gamins ont appris à se servir d’une arme à des milliers de kilomètres de Paris mais ne nous trompons pas : la racine du mal, elle est bien ici. Dans l’abandon de l’éducation, de la culture, de la société en général. Dans l’impossibilité de notre jeunesse à se projeter, à trouver sa place, à croire en elle. Des esprits illuminés et tordus se font un plaisir de se nourrir de nos déchets, de ceux dont nous ne voulons pas. Et si la guerre nous la menions chez nous, dans les écoles et dans les rues ? Et si on arrêtait de se voiler la face ?

J’ai bien conscience qu’il y a peu de chance que M. Hollande lise ce texte et réalise soudain « Mais oui, elle a raison, c’est ça la solution. Allez, 600 millions de plus pour Najat ! ». Dommage. C’est à nous de faire le boulot, parce que c’est nous qui sommes touchés et nous seuls pouvons prendre la mesure réelle des crevasses de notre ensemble si fragile. C’est à nous d’être une société consciente, de se regarder les uns les autres, de se comprendre les uns les autres. Ou du moins, d’essayer. C’est à nous de faire en sorte que l’avenir paraisse moins sombre, c’est à nous de nous serrer sur le banc pour faire de la place à nos petits camarades assis par terre. Ne laissons pas faire ceux qui ne savent pas.