Après la sélection de son second long-métrage – Oslo, 31 août – dans la section Un certain regard du Festival de Cannes 2011, le réalisateur norvégien Joachim Trier est entré dans la sélection officielle cette année avec Louder than bombs, sorti cet automne en France sous le titre Back Home.

C’est à la suite des attentats du 13 novembre que le distributeur Memento Films a pris la décision de modifier le titre du film, souhaitant ainsi apaiser les esprits et « éviter tout malentendu sur le contenu même du film ». Cette précaution semble cependant bien inutile voire déplacée quand il s’agit ici du silence assourdissant qui frappe un père et ses deux fils à la suite de la mort accidentelle de leur épouse et mère, photographe de guerre et de misère au Moyen-Orient. Le titre original de ce drame glacé était donc bien approprié mais son ersatz n’en reste pas moins pertinent. Trois ans après le décès de la grande Isabelle Reed, Gene et ses deux fils, Jonah et Conrad, sont réunis au sein du foyer qui fut celui d’une famille presque ordinaire afin de préparer une exposition en son hommage. Gene se débrouille comme il peut avec son cadet, ado mutique et blafard interprété avec justesse par le tout jeune Devin Druid, quand débarque l’aîné, Jonah, jeune professeur de sociologie tout juste papa. Voici donc trois mecs tristement paumés dans cette grande maison d’architecte froide comme l’acier, incapables de se parler ou de se toucher.

Le malaise est tapissé de feuilles mortes et d’une odeur âcre de terre humide.

Plus loin que le deuil, ce morceau de vie traite de la culpabilité que l’on peut ressentir face à une existence qui nous force à continuer, à avancer, toujours. La mère, la femme, la défunte est érigée en icône sainte. Elle était belle, intelligente, aimante, dévouée à une cause superbe, courageuse et généreuse. Comment ne pas porter le deuil éternel d’une femme comme elle ? Faut-il pour autant détruire cette image si douce, la souiller de réalité et d’une basse humanité  ? Faut-il la haïr, la détrôner, l’oublier pour passer à autre chose ? Le malaise est tapissé de feuilles mortes et d’une odeur âcre de terre humide. Joachim Trier pénètre dans les pensées les plus intimes de ses cobayes en souffrance, allant parfois, et c’est regrettable, jusqu’à rajouter du morbide là où il aurait pu conserver une pudeur et une délicatesse si précieuses.

© Back Home - Isabelle Huppert et Gabriel Byrne

© Back Home – Isabelle Huppert et Gabriel Byrne

La justesse de ce drame familial se dévoile aussi bien dans son scénario que dans sa distribution remarquable. Jesse Eisenberg, en jeune premier aux prises avec les doutes d’une vie d’adulte, prouve une fois encore son talent de composition et son intelligence du jeu. Gabriel Byrne couve quant à lui cette famille estropiée d’un regard bienveillant et encourageant, apportant à la froideur de l’atmosphère une touche de chaleur et une force protectrice. Enfin, on ne peut que remarquer l’attention toute particulière apportée au personnage de la femme fantôme interprété par Isabelle Huppert, amoureusement filmée baignant dans une lumière virginale. Joachim Trier se délecte de la présence de l’actrice française dans de longs plans silencieux qui n’apportent malheureusement pas grand chose au reste du film.

C’est l’histoire d’un apprentissage, celui de la vie d’après, celui de la chaleur du corps d’une femme, celui du parfum de la fille populaire du lycée, celui de construire sa vie à soi, sans jamais oublier ce qui a été.

BACK HOME de Joachim Trier
Scénario Joachim Trier et Eskil Vogt
Avec Gabriel Byrne, Jesse Eisenberg, Isabelle Huppert, Devin Druid…
Sortie le 9 Décembre 2015