« – Mais je sens beaucoup de colère en toi. J’comprends pas pourquoi t’écris pas un roman pour transformer cette colère ? », m’a dit ce soir un ami écrivain qui vient de vendre à une chaîne de télé les droits de son roman et qui va devenir super riche et qui me conseille d’écrire pour devenir super riche et qui sait que la colère ça fait vendre. Moi j’ai pas de capital économique mais j’ai un capital SEUM assez grand pour distribuer du SEUM à plusieurs centaines de familles des cités de Grigny, de Montfermeil et de Drancy, ainsi qu’aux taxis parisiens. Un SEUM 100% MADE IN FRANCE, 100% postcolonial, 100% « deuxième génération ».

Mais voyez-vous, j’ai mon SEUM sous contrôle, et ma syntaxe disciplinée est bien la preuve qu’ici, ce n’est pas la teuf de la rature. Et puis, un peu d’humilité judéo-chrétienne, ça ne fait pas de mal. J’ai quand même pas inventé le SEUM après tout (Booba non plus).
Le SEUM, c’est ce qu’on appelait le « billet d’humeur » quand le monde était gentil. Et que même les ouvriers parlaient le langage soutenu, roulaient les R et allongeaient les voyelles comme dans les pièces de Sacha Guitry. La grande époque VGE – no offense, suis née sous Giscard, avec la peine capitale par guillotine et tout et tout.

© ÇA de Stephen King, 1990

© ÇA de Stephen King, 1990

Après, on a donné dans la colère bourgeoise et bi-céphale parce que le monde est devenu un peu plus méchant quand il a été gouverné par un clown malsain géniteur d’enfants atteints d’obésité morbide. Je ne parle pas du clown de Stephen King, Ça, que M6 diffusait presque tous les mardis soirs pour que les enfants soient bien traumatisés et qu’ils aient peur des clowns et qu’ils ne soient pas obèses. C’est le grand complot M6-INPES des années 80.

Une colère aux deux visages donc. Comme les méchants dans V, qui arrachaient leur peau humaine pour dévoiler leur peau de serpent, et qui bouffaient des petites souris. M6 programmait cette délicieuse série à 17h après l’école. C’est le grand complot M6-lobby des pédopsychiatres des années 80. Alors, ces deux colères, ce sont celles de deux bourgeois (rho, me voit-on déjà arriver avec mon étendard marxiste dès le SEUM #1 ?) : le bourgeois depuis longtemps, et le bourgeois depuis pas longtemps.

© V de Kenneth Johnson, 1983

Le premier, il parle comme Valérie Lemercier, la voix aiguë, il dit « – Mais enfin mon cher Jacques, je vous emmeeeerde ! ». Le second, il parle comme Antoine de Caunes ou Laurent Baffie, il imite un accent de prolétaire parce qu’il ne s’est pas encore habitué à être un bourgeois, et il dit « – Mais enfin mon cher Jacques Connard, je t’encuuuuuuuule ». Et il mime l’enculade en question, parce qu’il est en réaction contre la bourgeoisie. Sans aucune conviction politique toutefois. Il a peur que le bourgeois ne veuille pas de lui, alors il fait semblant de ne pas avoir besoin du bourgeois.

Antoine de Caunes sur le plateau de Nulle Part Ailleurs, 1995

Antoine de Caunes sur le plateau de Nulle Part Ailleurs, 1995

Et puis, y a une troisième colère. Elle n’a qu’un seul visage : celui du coup de poing. Une colère avec son propre logos, celui de la punchline. Parce que la punchline c’est un coup de poing verbal fort utile pour éviter la GAV (garde à vue). Les profs de Français appellent ça une réplique cinglante et subersive car les profs de Français n’aiment pas les mots anglais. Les politiques appellent ça une petite phrase et paient des gens très cher pour les écrire, car ils rêvent d’avoir la vivacité d’esprit d’un habitué de la GAV. Et les hipsters ont découvert le mot punchline quand ils ont découvert le rap, en 2012, car le hipster est toujours dans le hip, jamais dans le hop, ou comme disait Akhenaton il y a 20 ans : « – Quand tu allais, nous, on revenait ».

Nicolas Sarkozy a le SEUM

Nicolas Sarkozy a le SEUM, lui aussi

Bref, la punchline c’est une baffe dans ta gueule, parce que si « tu tends la joue gauche, tu te fais niquer ta mère », comme le disait il y a 20 ans aussi Saïd Taghmaoui dans un film écrit à partir de punchlines plein de SEUM, La Haine.

En somme, le SEUM est plutôt monosémique, pas d’entourloupe, un seul visage : il est vénère et goute-dé (verlan pourri des années 1990, décennie de mon adolescence, ne me jugez pas si je dis encore « peu-ra »).

Et le SEUM n’a pas besoin d’amour, pas besoin d’eau fraîche, pas besoin de pain et de vin. Le SEUM il a besoin de bon son dans ses oreilles.

« La justice nique sa mère, le dernier juge que j’ai vu, avait plus de vice que le dealer de ma rue. »