Ça se marre derrière la porte. Je sonne. Sebastien Bonnabel, metteur en scène, me fait entrer dans son appartement parisien où il répète avec ses comédiens avant la reprise de leur nouvelle création ce dimanche 24 janvier. Ils profitent de ma présence pour faire une pause et s’installent sagement face à moi. Bonnabel a fait appel à son équipe fétiche, déjà présente sur Autour de ma pierre il ne fera pas nuit l’année dernière, toujours accompagné du regard exigeant et bienveillant de Marie Combeau. Pour l’occasion, il s’est également associé au talent de la photographe Clémence Demesme (aka Clem), directrice artistique du projet. Adaptation de la pièce Closer du dramaturge anglais Patrick Marber, Tout Contre est un objet scénique bien différent des autres, une expérimentation totale, autant pour les acteurs que pour le public. La Cie du Libre Acteur propose aux spectateurs une déambulation nocturne dans un lieu confidentiel du 18e arrondissement, immersion sensuelle et sensorielle au plus près de la passion dévorante d’un quatuor amoureux. Secrets de fabrication.

Pourquoi Closer ? Et pourquoi le choix du théâtre immersif ?

Sébastien Bonnabel : Je suis formateur au GroupStudio (centre de formation pour comédiens professionnels, ndlr). Je bosse sur le casting et j’utilise la pièce Closer depuis plusieurs années dans ce cadre là. Les scènes sont très fortes. Rencontres, séparations… Pour les comédiens, ce sont des enjeux agréables à aborder. Mais je ne trouvais pas la motivation à monter cette pièce parce que l’histoire en elle-même ne me parlait pas tant que ça, je n’y trouvais pas de message. Et puis un jour, c’est dans le titre que j’ai trouvé un sens : Closer, tout contre, tout proche en français. Et j’ai eu envie que les acteurs, comme les spectateurs, se rapprochent, se confrontent, beaucoup plus que dans le théâtre « classique », créer une proximité inhabituelle. L’objet du spectacle devenait pour moi cohérent.

Philippe de Monts et Barbara Le Toux © Clémence Demesme

Philippe de Monts et Barbara Le Toux © Clémence Demesme

Comment avez-vous travaillé ? Dans quel environnement ?

Marie Hennerez : On a passé des heures à traduire le texte de Marber et à le tailler avant de commencer.

Sébastien Bonnabel : Il y a eu plusieurs phases dans le travail. Il a fallu s’approprier le texte, l’explorer. On est parti d’improvisations pour ensuite arriver au texte. Je ne voulais pas que ça sonne « théâtre ». Il y a eu ensuite une phase d’expérimentation réelle. Par exemple, j’ai demandé à Barbara et Eric d’aller aux Galeries Lafayette choisir ensemble une salle de bain toutes options, dans la peau de leurs personnages.

Eric Chantelauze : Et on a pas choisi les Galeries pour rien, on a choisi ce magasin parce que tout y est hors de prix, parce qu’on y aurait jamais mis les pieds, nous, et c’était drôle de se retrouver dans cette situation surréaliste, surtout quand j’ai vu le prix des robinets !

On ne peut pas forcer le spectateur à intervenir, à venir se coller à l’action, il faut lui laisser la possibilité, l’y inviter.

Sébastien Bonnabel : Clémence (Demesme) a géré les costumes et les lumières, c’est avec elle que j’ai créé la scénographie et elle a fait un travail particulier sur les photos. Le personnage d’Anna est photographe et il y a une scène de vernissage dans la pièce. Clémence a tenu à travailler comme le personnage, trouver une intimité avec ses modèles, des inconnus.

Marie Combeau : En tant qu’assistante à la mise en scène, je débriefais ce que j’avais ressenti dans un dictaphone, après les répèts. Il y a eu un travail de digestion du texte, et avec l’approche de Sébastien, il y a eu un travail de « rentrer dans la peau ». Les répétitions me faisaient toucher à l’intime des comédiens eux-mêmes.

Eric Chantelauze : On a répété ici, dans l’appart, et il n’y avait pas de contrainte type « dos public », « face public », pas besoin de tricher et pour moi c’est la grosse différence entre l’immersif et le théâtre classique : c’est cette liberté de jeu pour nous, c’est le spectateur qui choisit où il veut se placer pour suivre l’action.

Sébastien Bonnabel : On s’est rapproché du cinéma, du jeu réaliste. Et enfin on s’est confronté au public. Car le spectateur est nécessaire dans le théâtre immersif, il a un rôle. On avait bien entendu défini ce rôle mais au cours des premières représentations (octobre, novembre ndlr) on a mis ça à l’épreuve. On ne peut pas forcer le spectateur à intervenir, à venir se coller à l’action, il faut lui laisser la possibilité, l’y inviter. On continue à travailler ça, on est toujours en recherche, on essaie de s’améliorer. Et puis il a fallu trouver le rythme, l’intensité. Dans un film, c’est le montage qui fait le boulot. Là, il a fallu trouver la pulsation du spectacle.

© Clémence Demesme

© Clémence Demesme

Des appréhensions face à ce rapport très intime au public ? Comment l’avez-vous vécu lors des premières représentations ?

Eric Chantelauze : Une appréhension qui s’est évanouie très vite. J’ai eu la sensation que les gens étaient plus mal à l’aise que moi ! En fait,  j’ai l’impression d’une équipe de cinoche qui tourne autour de nous. Je sens les présences, les mouvements mais ça ne me sort jamais de mon truc

Marie Hennerez : Le fait de sentir le groupe se rapprocher de moi, sentir les visages si proches m’a perturbée au début. Je me suis surprise à tricher, à me dire « bon, j’ai rien vu ». Et j’avoue que je ne me suis pas encore complètement habituée à ce rapport.

Marie Combeau : Ces comédiens ont un rapport au présent tel que je les savais capable de s’enfermer dans leur bulle quand il le faudrait, mais aussi de s’ouvrir au bon moment. Ils ont l’intelligence de convoquer le spectateur quand il le faut et un jeu entre acteurs et public se crée de plus en plus.

Quels retours avez-vous eu sur les premières dates ?

Sébastien Bonnabel : Ce qui est revenu le plus souvent est cette impression pour les gens d’avoir été un spectateur unique et qu’on a joué uniquement pour lui. La relation d’intimité peut être troublante mais au final la position de voyeur assumé est jouissive. Quand ils comprennent qu’ils sont invités, autorisés à regarder ce qui, dans la vraie vie, de les concernerait pas, ça devient agréable.

Barbara Le Toux : Des gens ont vraiment été gênés, après est-ce à cause du propos ou du format qui demande de sortir du certaine zone de confort…

Eric Chantelauze : La plupart des gens sont troublés, mettent du temps à sortir de l’expérience. Ils parlent tous d’expérience. Cette sensation d’être la caméra d’un film. Chacun voit le spectacle comme il a envie de le voir, c’est une expérience unique, individuelle. En fait, j’aimerais bien voir le spectacle !

Marie Combeau : On parle de Libre Acteur, de liberté, et ce que j’aime ici c’est que le spectateur se retrouve face à lui -même. Comment il se débrouille face à une situation inconnue, comment il gère son malaise. Il y a quelque chose d’initiatique là-dedans.

TOUT CONTRE d’après Closer de Patrick Marber
Mise en scène Sébastien Bonnabel
Direction artistique Clémence Demesme
Assistante à la mise en scène Marie Combeau
Avec Marie Hennerez, Barbara Le Toux, Eric Chantelauze et Philippe de Monts
Du 24 janvier jusqu’au 29 février 2016 au CO
15 rue Esclangon, M° Porte de Clignancourt (18e)
www.co18.fr
www.ciedulibreacteur.org