Le film s’ouvre sur un grillage dont les barreaux pourraient être ceux d’une cellule. Il s’agit en réalité d’une grille d’écoulement, à même le sol, point de départ d’un somptueux travelling qui lentement surplombe une rue new-yorkaise des années 50. Cette notion d’enfermement sera le fil rouge du second long-métrage de Todd Haynes qui manie ici l’art du mélo avec brio.

Qu’il soit question de Carol (Cate Blanchett) ou de Therese (Rooney Mara), les deux femmes sont empêtrées chacune à leur façon dans une existence qui ne leur convient que trop mal. Carol, malgré le confort bourgeois dans lequel elle évolue, est prisonnière de conventions sociales qui l’étouffent et Therese, à l’orée de sa vie adulte, est déjà prise en tenaille par un amant encombrant et une passion pour la photographie qui lui semble impossible à assouvir, faute de moyens. La rencontre improbable de ces deux êtres par l’intermédiaire d’un cadeau de Noël, va permettre à chacune de faire face à leurs faiblesses pour mieux les apprivoiser et à terme, s’émanciper.

© Carol avec Cate Blanchett

© Carol – Cate Blanchett

Choisir de nous laisser entrevoir pour la première fois ce couple, par les yeux d’un personnage masculin tierce, permet au spectateur de prendre la mesure des interdits qui se dressent à l’époque où l’homosexualité est encore considérée comme une maladie à éradiquer. Rien, si ce n’est cette main que vient poser doucement Carol sur l’épaule de Therese, ne pourrait laisser deviner l’intrigue qui se joue alors, à ce moment précis. La rigidité physique dans laquelle semble engoncé le personnage de Cate Blanchett, jusque dans le détail de sa coiffure, témoigne des stigmates d’une vie passée à devoir dissimuler sa vraie nature. C’est cette même rigueur académique apparente qui peut déplaire à certains, reprochant au film d’être sur la forme, trop éloigné de la passion censée consumer les deux amantes. Pourtant, l’intelligence du cinéaste réside dans son refus de céder à la facilité d’une mise en scène qui viendrait singer la fébrilité de la passion et dans sa volonté de se mettre au diapason de la pudeur de cette relation cachée. Qui n’a jamais connu ce bouleversement émotionnel silencieux lorsque l’être que l’on convoite nous frôle imperceptiblement au détour d’un couloir ?

the-sleeper-lempicka

La Dormeuse, 1932 © Tamara de Lempicka

Le sentiment explose au prix de nombreuses privations tant pour le spectateur que pour les héroïnes, perdues dans un dédale de portes et de fenêtres, de chuchotements et de regards lancés à la dérobée. Quand enfin, elles se dévoilent l’une à l’autre dans une chambre de motel, Todd Haynes peint ses deux actrices comme des corps pâles au milieu de draps sombres, à la manière d’une Tamara de Lempicka, et sublime cet instant d’amour sans jamais tomber dans la mièvrerie ou dans un esthétisme plombant. L’économie de ces séquences d’étreintes répond au prix à payer pour avoir le droit de s’aimer.

Toute cette retenue qui parfois peut donner la sensation d’une mise à distance des personnages vient trouver sa raison d’être dans une magnifique séquence de retrouvailles, vue cette fois-ci à travers les yeux des deux femmes et non plus par ceux de cet homme qui venait les interrompre, au début du film. Les actrices y sont magistrales et l’émotion n’a jamais été aussi vive que lorsqu’elle tente, en vain, d’être réprimée.

CAROL de Todd Haynes
Scénario Phyllis Nagy
Avec Cate Blanchett, Rooney Mara…
Au cinéma le 13 janvier 2016