Que ce film documentaire ait réussi à voir le jour et qu’il soit depuis mercredi distribué aussi largement dans les salles obscures de l’hexagone relève du tour de force. Quel étrange et paradoxal pays que cette France où cohabitent gaiement omerta politico-économique et liberté de presse et d’expression. Profitons-en tant qu’on le peut encore.

François Ruffin, fondateur et rédacteur en chef du journal indépendant Fakir, se fait porte-parole des chômeurs picards abandonnés du Pouvoir depuis une vingtaine d’années. Perturbateur émérite des assemblées générales des géants du CAC 40, le journaliste est connu pour ses prises de parole au sein du Monde Diplomatique mais surtout pour ses reportages sur France Inter, dans l’émission culte Là-bas si j’y suis, auprès de Daniel Mermet. Et c’est au cours de ses pérégrinations sur les routes du Nord, à la rencontre de ceux qui ont vu leurs usines fermer les unes après les autres, que l’idée de ce docu est née.

Bernard Arnault, 2012. D.R.

Bernard Arnault, 2012. D.R.

Derrière les entrepôts désaffectés et les familles endettées se tient un homme, toujours droit, le regard vif et le cheveu brillant : Bernard Arnault, PDG du premier groupe mondial de luxe LVMH. Il y a encore quelques années, les usines de Flixéricourt et de Poix-du-Nord fournissaient les marques de haute-couture Dior et Kenzo. C’était avant, avant la stratégie de délocalisation massive de notre cher Bernard. Désormais les costumes vendus à plus de mille euros pièce dans les boutiques du Paris chic coûtent trente euros de main-d’oeuvre en Pologne ou en Bulgarie. Faut pas déconner, il allait pas se faire pigeonner par ces nantis de Picards, le Bernard.

La pauvreté, ça fait maigrir.

C’est donc sobrement vêtu d’un t-shirt et d’une casquette « I love Bernard » que François Ruffin s’en va courir les corons, évangile du dialogue social et de la réconciliation. L’approche légère et décalée de cette tragédie économique et sociétale va rapidement se heurter à la misère profonde de la réalité. Serge et Jocelyne Klur ont tous les deux perdu leur emploi et vivent aujourd’hui avec quatre cents euros par mois. De quoi chauffer la salle à manger et faire un bon régime. La pauvreté, ça fait maigrir. Et pour couronner ce joli tableau, leur maison est menacée de saisie. La chute semble inévitable, mais c’est sans compter l’imagination débordante de notre Ruffin des Bois.

shut up, i'm rich

Le documentaire d’investigation se transforme alors en film d’espionnage, à coup de caméra-poupée et de micro-chat. Pour se sortir la tête de l’eau, ceux d’en-bas vont faire chanter celui d’en-haut à l’aide d’une simple lettre expliquant le désespoir de leur situation et menaçant gentiment d’en informer les médias et l’Élysée. C’est à ce moment que l’on croit tomber dans la science-fiction : le commissaire de la sécurité de LVMH déboule en personne chez les Klur, le chéquier sous le bras. Contre toute attente, la simple menace d’une mauvaise publicité fonctionne et ce n’est pas l’évocation de Médiapart ou du Canard Enchaîné qui fait frémir le commissaire, mais le doux nom de Fakir. Ce journal aux 7000 abonnés, basé à Amiens, fait frémir la treizième fortune mondiale. « C’est les minorités agissantes qui font tout » lâche-t-il en rappelant pour la dixième fois aux Klur de ne pas laisser fuiter l’arrangement. Trop tard.

Le barbecue chez les Klur © Merci Patron !

Le barbecue chez les Klur © Merci Patron !

De surprise en retournement de situation, Merci Patron ! est un documentaire unique en son genre, lucide sans être catastrophé, drôle sans être grotesque, toujours souriant. Sous ses airs de farce noire et acide se cache cependant une petite bombe d’espoir et d’optimisme, une petite voix qui rappelle que tout n’est pas perdu et qu’il n’est pas encore l’heure de baisser les bras.

le petit tour des Klur a coûté quatre minutes de salaire à celui qui gagne 1 million d’euros par heure.

La production s’étant vu refuser l’aide du CNC (vous avez dit censure ?), ce film a vu le jour grâce au soutien des abonnés du journal Fakir et aux contributeurs anonymes d’une plateforme de financement participatif. Plus d’une soixantaine de salles de cinéma et de lieux culturels ont choisi de diffuser l’histoire vraie d’une arnaque venue d’en-bas. À ceux qui se feraient du soucis pour le grand patron, le petit tour des Klur a coûté quatre minutes de salaire à celui qui gagne 1 million d’euros par heure. Nous attendons toujours une réaction de la part de Bernard Arnault.

« L’ignorance est le plus grand des mépris » dit-on.

MERCI PATRON ! de François Ruffin
Avec ses acteurs malgré eux
Production Fakir et Mille et Une Productions
Au cinéma le 24 février 2016
http://fakirpresse.info