Lenny Abrahamson nous avait surpris en 2014 avec Frank, conte musical, déjanté et poétique, libre biopic de Franck Sidebottom, dans lequel Michael Fassbender incarnait un musicien génial et dépressif affublé d’une énorme tête en papier mâché. Deux ans plus tard, le réalisateur irlandais livre avec Room une prouesse cinématographique éblouissante, récompensée en février par l’Oscar de la meilleure actrice.

Jack a cinq ans aujourd’hui. Son monde se résume à la pièce où il est né et où il vit avec sa mère. Chaise, table, armoire, télé, évier, vélux peuplent son univers, sont ses seuls – et suffisants – repères. La soir, Jack rejoint son petit nid aménagé dans l’armoire, que « Ma » prend grand soin de refermer avant l’arrivée de « Old Nick ». L’ogre sans visage vient toujours la nuit, compose le code qui ouvre la porte blindée, remplit le frigo et se glisse, après quelques bavardages de circonstance, dans le lit de la jeune femme, le matelas alourdi laissant échapper un grincement atroce. Au petit matin, l’enfant pourra sortir de l’armoire, rejoindre sa mère sans faire de bruit et terminer sa nuit tout contre elle, bien au chaud.

On comprend peu à peu que Jack et Ma sont enfermés dans cette minuscule pièce insonorisée dont ils ne peuvent pas sortir, retenus et terrorisés par un psychopathe narcissique comme le monde nous a déjà prouvé qu’il pouvait en créer. Le petit Jack ne connaît pas d’autre monde que celui que sa mère lui invente chaque jour, tentant ainsi de le protéger de toute frustration, curiosité ou notion de liberté (et par conséquent de privation). Jusqu’au jour où elle trouve la force de faire naître son enfant au monde, le vrai.

© Room - Brie Larson et Jacob Tremblay

© Room – Brie Larson et Jacob Tremblay

La force et la majesté de ce récit résident dans ce qu’il se tient à hauteur d’enfant, dans les yeux naïfs d’un gamin frêle à l’imagination et l’intelligence débordantes. Abrahamson a fait appel à Emma Donoghue, auteur du roman best-seller sorti en 2011 dont est tiré le film, pour en écrire le scénario. Les tristement célèbres cas autrichiens de séquestration Fritzl ou Kampusch ont largement inspiré Donoghue, toutefois son traitement de l’abominable sait éviter avec dignité le sordide et se tourner vers l’humanité résistante et ses ressources insoupçonnées. La seconde partie du film s’intéresse d’ailleurs à la vie d’après, à la (re)naissance au monde et à ses épreuves, exposant l’héroïne-mère-courage à une existence semblant dénuée de sens.

Cette oeuvre discrète – qui n’a survécu que deux petites semaines aux salles françaises – dévoile une justesse de rythme et de composition rarement égalée. Dans le rôle de Joy – ou « Ma », Brie Larson, du haut de ses vingt-cinq ans, a su créer un personnage complexe, à la croisée de l’adolescente et de l’adulte, dévorée par la culpabilité et pourtant force de vie inépuisable pour Jack. Face à elle, le tout jeune Jacob Tremblay inonde l’écran d’une présence solaire hypnotisante.

Sur un fil tendu avec précision, Room filme avec douceur et bienveillance une lutte pour la vie qui vous donnera des frissons du début à la fin. Une merveille portée par la grâce.

ROOM de Lenny Abrahamson
Scénario Emma Donoghue
Avec Brie Larson, Jacob Tremblay…
Au cinéma le 9 mars 2015