Quatre heures de route ensommeillées plus tard, le bus s’arrête sur un grand parking vide, à quelques mètres de la mer. Il me faudra encore vingt bonnes minutes de marche face au vent à travers une ville déserte pour cause de dimanche avant d’atteindre la gare de Dunkerque. Je ne cherche pas longtemps mon arrêt de bus : deux jeunes irakiens aux visages fatigués attendent aussi, un simple sac à dos pour bagage. Au moment de monter dans le fameux bus, je m’adresse au chauffeur pour m’assurer de ma destination. « C’est pour le camp ? » qu’il me répond.

Me voilà de nouveau en marche, sous le soleil gris de midi, traversant le parking désert d’une immense zone commerciale. Nous sommes plusieurs à nous diriger lentement vers la même direction, vers nulle-part. Je décide de suivre ceux qui connaissent le chemin. Après la traversée d’un terrain vague et d’un petit bois, nous nous retrouvons derrière la glissière de la D131. De l’autre côté de la route, deux filles en gilets fluorescents guettent notre passage, entre deux voitures roulant à toute allure. Puis c’est encore de la marche qui nous attend, sur le terre-plein de la route, piétiné par des milliers de pas, bordé de barrières de sécurité installées par la mairie. Et puis soudain, au détour d’un rond-point, derrière d’immenses talus de terre grise, des cris d’enfants retentissent, ils sont une douzaine à faire du vélo sur les graviers. Un gigantesque préau abrite des hommes, très jeunes, qui rechargent leurs téléphones, jouent au baby-foot ou revendent des cigarettes et quelques canettes de soda.

Le préau à l'entrée du camp © La Jaseuse

Le préau à l’entrée du camp © La Jaseuse

A l’entrée du « Camp de la Linière », un container vert indique « Welcome Volonteers ». J’y dépose mes sacs, me présente rapidement auprès des bénévoles qui s’agitent dans tous les sens, talkies-walkies greffés à la main. Finalement, la petite nouvelle que je suis a droit au bizutage local et est envoyée relayer les deux filles en gilets fluos croisées sur le bord de la départementale. La prise au vent, le bruit et la pollution sont difficilement supportables. C’est pourtant sur ce bout de nulle-part que la réalité de la situation me saute à la gueule pour la première fois. Quand, lassée par l’attente, je demande l’heure à un jeune homme prêt à traverser et qu’il m’annonce partir pour l’Angleterre, son petit sac sur le dos. « Good luck ! ». Et puis il disparaît. Il y a aussi ces automobilistes qui nous saluent en signe de soutien et puis ce jeune en Clio qui s’arrête à notre hauteur pour nous offrir un chocolat chaud et repart aussitôt pour aller réchauffer les gilets fluos, un peu plus loin. C’est une toute autre humanité que je découvre aujourd’hui.

« C’est pourtant sur ce bout de nulle-part que la réalité de la situation me saute à la gueule »

De retour au camp après l’arrivée de la relève, je suis envoyée par les coordinateurs au « Thé-Café », cahute confortable où sont servies boissons chaudes et brioches de jour comme de nuit. La tente est adossée au corps de ferme investit par la cuisine centrale et les stocks. La plus grande partie du vieux bâtiment en pierres accueille quant à elle l’hôpital de Médecins Sans Frontières. Il y a foule et la chaleur est étouffante sous la tente. Les hommes du camp se retrouvent tous ici et enchaînent les thés noirs très sucrés. Certains m’aident à faire la vaisselle et à réunir les tasses vides abandonnées sur les tables. D’autres ne disent pas un mot, montrent la théière du doigt et restent debout, le regard vide et les épaules voûtées. Puis ils s’en vont ; ils reviendront plus tard. Vers 20h, il est temps de passer le relais à une association allemande présente sur le camp depuis la jungle de la forêt du Basroch. Ils passeront la nuit à veiller sur le camp, à saluer les courageux en route pour l’Angleterre, avec l’espoir de passer, cette fois-ci.

A suivre…