[Chapitre #1] Après une première soirée entre bénévoles autour d’un plat de pâtes à rien dans le décor kitsch d’un mobil’home gonflé par l’humidité, nous nous écroulons dans nos sacs de couchage pour une courte nuit. Les nuits du nord de la France sont froides, même en plein mois d’avril. Le jour se lève sur le camping endormi, nous nous partageons les places dans les voitures en direction du camp. C’est une nouvelle journée qui commence.

A peine arrivée sur place, je suis assignée au filtrage des entrées de véhicules. Emmaüs, MSF, Gynécologie Sans Frontières, les compagnons menuisiers, le service de propreté de la ville, des anglais, des anglais, des anglais… Ils ont traversé la Manche avec du matériel scolaire pour l’école en construction mais aussi de la nourriture, beaucoup de nourriture. Il en faut pour faire tourner la cuisine centrale qui nourrit 1500 personnes chaque jour. On m’avait dit que les bénévoles présents sur la jungle de Calais étaient à 80% anglais, et je ne peux que le vérifier aujourd’hui. Révoltés par le refus de leur pays d’accueillir les réfugiés souhaitant traverser la Manche, ils éclusent leur culpabilité sur les camps de notre côté de la frontière invisible. Quelques policiers font également leur apparition, histoire de faire un tour, et ne nous rendent pas nos saluts.

© La Jaseuse - L'allée centrale du camp

© La Jaseuse – L’allée centrale du camp

Deux heures plus tard, je rejoins le « Workshop », l’atelier construction du camp, où je me vois remettre un pistolet à joint et une échelle. Ma mission si je l’accepte : isoler les shelters du vent et de la pluie. Ces petits abris pouvant accueillir quatre à cinq personnes ont été construit dans l’urgence par les équipes de Médecins Sans Frontières au moment de la création du camp mais souffrent de défauts que les bénévoles et habitants tentent aujourd’hui d’estomper. Il est encore tôt, les familles dorment encore, mais le soleil me réchauffe et la précision de la tâche me plonge dans une concentration quasi méditationnelle.

La présence de néo-nazis et d’extrémistes nationalistes est courante aux abords du camp.

Je passe la fin de la matinée postée au rond-point, à l’école de la patience. Le temps se fait long aux check-points. Une voiture s’arrête à notre hauteur et le passager se penche, l’air menaçant : « Juste une petite chose, vous êtes payées pour faire ça ? ». J’ai à peine le temps d’étudier son veston militaire et d’apercevoir la Croix de Lorraine épinglée sur son coeur que la voiture est déjà repartie. Après en avoir discuté avec les volontaires expérimentés, je comprends que la présence de néo-nazis et d’extrémistes nationalistes est courante aux abords du camp.

© La Jaseuse - Après le terrain vague, la départementale D131

© La Jaseuse – Après le terrain vague, la départementale D131

Cet après-midi, je suis chargée de faire les courses pour le repas du soir au mobil’home. Après avoir avalé une succulente assiette de lentilles servie au « food-truck », point de ralliement pour le repas du midi, j’emprunte le chemin du centre commercial. Vingt minutes de marche. Un trajet surréaliste. Les remorques d’un cirque sont garées sur le parking et un petit groupe de réfugiés demande à voir les fauves. L’entrée dans la galerie marchande me fait l’effet d’un choc des cultures. Mes yeux sont agressés par la lumière artificielle et le gigantisme du magasin me donne la nausée. Moi qui pensais faire une pause loin de l’agitation, j’ai soudain le mal du pays. Face aux visages pâles et bouffis des clients en promenade, l’extérieur me manque. Les sourires du camp me manquent.

Ici on demande d’abord de l’aide pour porter un sac de patates avant de demander un prénom.

De retour dans ma « zone de confort », je suis dirigée vers la cuisine où je découvre une équipe énergique de jeunes kurdes, concentrée sur la découpe de dizaines de kilos d’oignons et de tomates pour le repas du soir. C’est la première fois depuis mon arrivée que je vois les habitants prendre en main l’organisation de la vie collective. Nous dansons au son d’une pop kurde assourdissante, interrompue par de fréquentes coupures de réseau. La cuisine est simplement équipée de grands réchauds à gaz, de plans de travail et d’eau froide. L’eau chaude est préparée à l’extérieur dans une énorme cuve chauffée au feu de bois. Chacun sa tâche. L’ambiance est à la détente, nous faisons connaissance. Ici on demande d’abord de l’aide pour porter un sac de patates avant de demander un prénom. On est ce que l’on fait. Alors on fait.

A suivre…