[Chapitre #2] Troisième matin dans la fraîcheur endormie du camp. Le soleil est déjà là, au-dessus des nuages, le vent n’est pas encore levé. Je retourne travailler dans les stocks, passer le balai, étiqueter les étagères en quatre langues à l’aide d’un jeune kurde ravi de donner un coup de main. Les allemands qui ont passé la nuit là ont le nez plongé dans leur bol de céréales. On dirait de grands gamins, de grands gamins version punk. 

Le camp est très calme, tous ceux qui ont tenté de traverser la Manche cette nuit dorment encore. Il règne cet étrange mélange de désespoir et de force de vie. « It’s impossible but we try ». Dix fois, quinze fois, vingt fois… Ils essaieront toujours, jusqu’au jour de chance. Car ça arrive, tous les matins, lors de la tournée d’inspection des shelters effectuée par les bénévoles, un cabanon est trouvé vide : une famille a gagné son pari. Alors ils continuent tous d’y croire, parce qu’il n’y a pas d’autre choix. C’est le camp de la survie, du transit, le camp qui n’existe pas, le temps perdu qu’il faudra oublier. Et nous sommes là pour rendre cet espace-temps le moins pénible possible.

Un village en contrebas de l'autoroute © La Jaseuse

Un village en contrebas de l’autoroute © La Jaseuse

En me promenant dans l’allée principale, je suis abordée par un jeune homme qui me propose de partager ses graines de tournesol et me demande ce que je prends en photo. « Pretty things » je lui réponds. Ironique, et pourtant. Nous sympathisons. A me propose, dans un anglais approximatif, d’aller boire un thé. Moi qui pensais me diriger vers la tente « Café-Thé », je me retrouve chez lui, dans la chaleur de son shelter. Tout est incroyablement propre et bien rangé, compte tenu des conditions. A a 25 ans mais en paraît bien 5 de plus. Lorsqu’il me montre, amusé, une photo de lui prise dans son ancienne vie, je peine à le reconnaître.

Traverser la Manche apparaît plus réaliste que d’obtenir le droit de rester en France.

A a quitté le Kurdistan irakien et sa ville chérie de Souleimaniye il y a près d’un an et vit depuis cinq mois  à Grande-Synthe. Il a connu l’ancien camp, la jungle boueuse de la forêt du Basroch, et apprécie le confort et la sécurité de cette initiative conjointe de la mairie et de MSF. Il aimerait rester en France, il aime Paris et ses bars à chicha, mais ses demandes n’ont pas reçu de réponse. Alors il tente, comme tous les autres, de passer en Angleterre, même si aucune famille ne l’y attend. Traverser la Manche apparaît plus réaliste que d’obtenir le droit de rester en France.

A suivre…