Morts sans sépulture

La compagnie de l’Ombre Noire revient cet été en Avignon, forte de son succès la saison passée et d’une longue exploitation parisienne au Théâtre de Ménilmontant.

Audrey Bertrand, 23 ans, signe ici sa toute première mise en scène en choisissant de s’attaquer à l’immense Théâtre de Sartre. Casse-gueule. L’écriture du philosophe, de par son implication résistante durant la seconde guerre mondiale, est profondément ancrée dans son époque, dans une période précise de notre histoire : Morts sans sépulture est un cri d’indignation contre Vichy. Pourtant, pour Audrey Bertrand, « le contexte de la seconde guerre mondiale n’est pas primordial ». Dommage, on aurait apprécié une petite piqûre de rappel : la France n’a pas été qu’une victime du IIIe Reich et l’on a trop souvent tendance à passer ces années honteuses sous silence. Sartre a, lui, eu le courage et l’intelligence d’écrire sa pièce en 1941.

La mise en scène ici proposée est donc essentiellement tournée vers l’humain et sa propension à renier ses idéaux à l’approche d’une mort certaine, voire pire, de la souffrance. La scène est divisée en deux par une bande blanche : d’un côté le bureau des miliciens, de l’autre la cellule des résistants. Les comédiens ne quitteront presque jamais la scène : lorsque l’action se déroule dans une pièce, l’équipe adverse continue à vivre dans l’obscurité. Une configuration très contraignante qui restreint terriblement l’espace de jeu et oblige également les scènes de torture à se jouer à vue. Se pose donc la question : comment montrer l' »inmontrable » ? Mais surtout, pourquoi ? Pour choquer ? Pour interpeller ? Le public hésite entre dégoût et sourire. Lorsque la pince coupante s’approche des doigts du prisonnier interrogé, le spectateur sait pertinemment qu’il n’y aura pas d’effusions de sang. « C’est pour de faux ». Dès lors, on se dit qu’il aurait été plus fort de rester enfermé avec les résistants, ne pouvant qu’imaginer ce qui se passe de l’autre côté du mur. Là est le problème majeur de cette mise en scène : la pression ne s’installe pas. Sans climat de terreur, comment gagner en puissance ? Comment justifier la folie qui s’empare des condamnés ?

Condamnés. Les cinq prisonniers ont dès les premiers instants la lueur du martyr dans le regard. Malgré les interrogations et la peur de la suite, la résignation a déjà fait son nid et ne pourra donc prendre le temps de naître et de grandir. Les comédiens sont d’ors et déjà muselés dans le registre de la tragédie et ne pourront nourrir leur jeu de nuances et d’humanité, de simplicité. La comédienne Maude Bouhenic, interprète de Lucie, n’aura ainsi de cesse de mouiller ses yeux et de tenir le rôle de la femme forte à la carapace d’acier.

En voulant à tout prix remettre au gout du jour les mots et idées d’un des plus grands de notre siècle, l’Ombre Noire semble être passée à côté de l’essentiel.

MORTS SANS SÉPULTURE de Jean-Paul Sartre
Mise en scène de Audrey Bertrand
Avec Audrey Bertrand, Maude Bouhenic, Adrien Bourdet, Alexandre Bustanoby, Maxime Deschamps, Romain Henry, Jérémy Leite, Noé Pflieger et Jérôme Aubert
Du 8 au 31 juillet 2013 au Théâtre Au bout là-bas
23 rue Noël Biret, 84000 Avignon
www.avignon-theatreauboutlabas.net

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