Rencontre avec le Théâtre Senza

Rue du Faubourg Saint-Denis, dans un petit café du 10e arrondissement parisien, je m’attable avec mon expresso, accompagnée de cinq membres du Théâtre Senza. Ils ont entre vingt et trente ans et se sont tous rencontrés lors de leur première année de formation à l’Ecole Internationale de Théâtre Jacques Lecoq. La troupe se compose de neuf artistes et représente à elle seule six nationalités : il y a Valentina, l’Italienne à l’origine du projet, Gabriel, Brésilien, Paula, Finlandaise, Dylan et Shona, Écossais, Jack et Bronya, Anglais, et puis Sylvain et Elodie, seuls Français. Ils sont beaux, ils sont jeunes, ont des idées plein la tête, du talent à revendre et surtout, un projet qui les unit : le Lampedusa Project.

La Jaseuse est allée à leur rencontre, jonglant entre français et anglais, pour en savoir plus sur cette nouvelle compagnie bien ambitieuse, et a décidé de les suivre dans les différentes étapes de leur travail.

Lampedusa : petit rappel

Petite île sicilienne d’une superficie de 20km² et peuplée de 6000 habitants, Lampedusa est située à l’extrême sud du territoire italien, plus proche de la Tunisie que de l’Italie. La proximité des côtes africaines font de ce petit plateau de calcaire une porte d’entrée de choix pour les migrants voulant rejoindre l’Europe. Chaque année, des milliers de clandestins tentent de rejoindre ses côtes en tentant la traversée à bord de rafiots de fortune. Et chaque année, des centaines de personnes perdent la vie, noyées dans la Méditerranée…

La Jaseuse : Comment est né le Théâtre Senza ?

Valentina : J’avais ce projet en tête depuis plusieurs années et j’ai voulu travailler avec des gens de Lecoq car nous avons un langage de travail commun et donc efficace. J’en ai parlé à ceux que j’imaginais intéressés pour différentes raisons, par exemple leur expérience précédente. Je pense à Bronya et Jack qui ont travaillé avec le Flying Seagull Project à plusieurs reprises, au Cambodge et en Roumanie. Et aussi parce que j’aime travailler avec eux ! Dans ce groupe il y a tous les talents, des comédiens, des metteurs en scène. Ce projet devait être fait avec des gens de Lecoq car je voulais travailler avec le corps pour coller à la problématique de l’île de Lampedusa. Le corps qui tente de passer la frontière. Mais également car nous avons tous touché au travail de recherche à l’école. C’est génial de pouvoir réunir des européens de tous pays pour parler d’un tel sujet ! Bon, Gabriel est Brésilien, mais ses origines sont européennes !

Pourquoi « Théâtre Senza » ?

Valentina : On a lutté pour trouver son nom. On a mis beaucoup de vetos et on a fait beaucoup de propositions. On voulait un nom qui se prononce dans toutes les langues. « Senza » signifie « sans » en italien.

Gabriel : Un Théâtre sans argent !

Valentina : « Senza », sur une partition de musique, c’est une pause, une respiration, mais ce n’est pas rien, c’est un silence qui parle.

Dites-en nous un peu plus sur le Lampedusa Project…

Valentina : En 2009, j’étudiais à Londres pour mon master en droit international et anthropologie. Le phénomène de migration massive entre l’Afrique et Lampedusa existe depuis plus de vingt ans et déjà avant le Printemps arabe qui l’a mis en exergue, je m’intéressais à toutes ces personnes qui meurent en mer et dont on ne parle pas. Et, question pratique, que fait-on de tous ces corps ? J’y suis allée pour mon mémoire et j’ai recueilli beaucoup d’histoires auxquelles je n’ai pas pu rendre justice. Les médias donnent une image tronquée et parfois erronée de la vie à Lampedusa : « frontière », « évasion », « immigrés illégaux », « situation ingérable ». Ce n’est pas la réalité. Les habitants de l’île sont montrés comme racistes et réfractaires à toute entrée sur leur territoire. Mais comment vivent-ils vraiment la situation au quotidien ? Nous allons nous concentrer sur eux.

Et tous ces clandestins ? Leurs embarcations, contrairement à ce que l’on nous dit, sont rapidement repérées par les gardes-côte et sont accompagnées jusqu’au port. Puis les migrants sont parqués dans un centre de rétention. Lors de ma première visite sur l’île, je n’ai vu aucun clandestin dans les rues. La seconde fois, en 2011, j’ai remarqué que la police tolérait quelques sorties pour éviter les émeutes. Mais elle a demandé aux cyber-cafés de ne pas leur laisser accès à internet. Les gens de l’île, quant à eux, tentent de leur rendre la vie plus facile, ils changent les dollars des clandestins contre des euros pour leur permettre de s’offrir le nécessaire.

Comment allez-vous travailler ?

Valentina : Nous partons pour un mois de recherche sur l’île et nous allons travailler à une esquisse du projet pour en faire une présentation aux habitants et recueillir quelques retours. Avec un peu de chance, la mairie va nous donner accès à une grande salle qui nous servira de laboratoire : le Hub. Nous allons vivre chez un habitant qui nous loue des appartements. Nous voulons attirer l’attention de la population et les intégrer à notre recherche avec des performances de rue.

Gabriel : Valentina est la seule à parler un italien parfait et nous allons devoir trouver d’autres façons d’aller à la rencontre des locaux. Shona, par exemple, voudrait les peindre.

Bronya : Pour moi, c’est un avantage de ne pas utiliser la parole, ça nous force à explorer d’autres langages.

Parlons d’un sujet qui fâche : comment allez-vous financer le Lampedusa Project ?

Bronya : Nous avons tenté beaucoup de choses : les fondations, les subventions, les bourses. Mais c’est finalement le crowdfunding (voir article sur le financement participatif) qui va nous permettre de partir. Nous aurions besoin de 10 000€ pour couvrir tous nos frais et la création du spectacle.

Valentina : C’est compliqué de demander de l’argent au public alors qu’on a rien à leur montrer pour le moment. Mais pour lancer notre travail, nous devons d’abord aller sur place.

Quelle sera la seconde étape ?

Valentina : Durant cette année 2013-2014, certains seront en deuxième année chez Lecoq, d’autres non. Nous allons donc travailler à la mise en forme des informations collectées pendant ce mois de septembre. Nous commencerons à jouer l’été prochain. Avec cette richesse de nationalités, nous espérons pouvoir voyager et transporter le spectacle. Nous aimerions aussi beaucoup aller jouer en Afrique du Nord, bien sûr, là où tout commence.

Vous en êtes aux prémices du projet ; avez-vous des peurs ? des craintes ?

Gabriel : J’ai peur de profiter d’une situation grave pour en faire de l' »art ». Comment faire pour rendre notre projet utile et en faire profiter ses protagonistes ?Nous devons garder ça à l’esprit.

Valentina : Vivre ensemble pendant tout un mois ne sera pas évident mais nous devons garder en tête ce pourquoi nous sommes là et rester dans une ouverture totale aux rencontres. Et puis une de mes craintes est d’être limitée par le manque d’argent dans ma recherche artistique.

Bronya : Ce projet et cette recherche, c’est un saut vers l’inconnu, nous ne savons pas où tout cela va nous mener.

Suite au prochain épisode…

Le Théâtre Senza est composé de Valentina Zagaria, Paula Laurila, Gabriel Hirschhorn, Bronya Deutsch, Shona Cowie, Sylvain Chevet, Jack Kelly, Dylan Read et Elodie Monteau.

Suivez-les sur : http://theatresenza.com

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