Le Moche

Lette est un brillant ingénieur. Mais ce n’est pas lui qui aura le privilège de présenter sa toute dernière invention lors du congrès. Non, il est préférable que quelqu’un d’autre s’en charge. Quelqu’un de plus… Enfin, de moins… Quoi ? Lette veut savoir pourquoi. C’est pourtant impossible qu’il ne s’en soit jamais rendu compte. Et bien, parce que notre cher Lette est « incroyablement moche ». Ce sont les mots de son patron, et de sa femme. Voilà comment la nouvelle tombe.

Maïa Sandoz nous propose une immersion dans l’écriture absurde et froide du dramaturge allemand Marius Von Mayenburg. L’énoncé des didascalies comme prologue à l’illusion qui va suivre. Ils sont quatre, sagement assis autour d’une table, acceptant de prendre en charge la farce. Dans un décor unique, terriblement scandinave, Lette va subir une transformation miraculeuse et devenir irrésistiblement beau, le « chef-d’oeuvre » de son chirurgien esthétique. Aucune modification sur l’apparence de l’excellent Paul Moulin ; la simple force de suggestion du texte de Mayenburg, appuyée par une mise en scène intelligente et efficace établissent des vérités. Nous sommes là où les personnages nous disent se trouver, nous acceptons de voir ce qu’ils nous montrent.

Mayenburg se rit de la valse des apparences, d’une société marketée à l’excès où l’idée du beau, toujours suggérée de manière subliminale, contrôle nos vies et nos choix. Lette devient célèbre parce qu’il est beau, non pas pour son talent d’inventeur. Mais bientôt, sa valeur aux yeux de son employeur ainsi qu’à ceux des femmes qui l’entourent va dégringoler avec l’arrivée sur le marché d’hommes lui ressemblant traits pour traits. Une beauté artificielle est une beauté facilement contrefaite. Lette va sombrer dans douce folie schizophrène, tombant amoureux de celui qu’il voit dans le miroir, de celui qu’il croise au parc, au supermarché, de celui à qui tout réussit.

Quatre comédiens s’emparent de sept personnages avec une aisance naturelle et amusée. On regrette cependant une Adèle Haenel toute en grimaces et en tics incontrôlés qui contraste avec le jeu précis et solide de ses trois camarades. Accompagnée par les compositions hallucinogènes de Christophe Danvin à la guitare électrique, c’est une performance maîtrisée et réfléchie que nous offre le Théâtre de l’Argument sur la scène du Paris-Villette. Peut-être même trop sage par endroits. On reste tout de même avec un léger goût d’inachevé entre les dents, sans doute car cette proposition du Moche est à l’origine associée à deux autres courtes pièces de Mayenburg, trilogie que nous serons invités à découvrir au Théâtre des Quartiers d’Ivry en mars 2015.

LE MOCHE de Marius Von Mayenburg
Traduit de l’allemand par Hélène Mauler & René Zahnd
Mise en scène Maïa Sandoz assistée de Cyrille Labbé
Du 27 janvier au 1er mars 2015 à 20h45 auThéâtre Paris-Villette
211 avenue Jean Jaurès (19e), M° Porte de Pantin
http://www.theatre-paris-villette.fr
http://www.largument.wordpress.fr

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