Lettres de non-motivation

Depuis une quinzaine d’années, Julien Prévieux, plasticien performer habitué des galeries et lieux culturels alternatifs, s’amuse à adresser des lettres de non-candidature en réaction à des offres d’emplois parues dans les journaux locaux. Lassé de sa propre recherche d’emploi et de l’exercice hypocrite et mensonger de la lettre de motivation, l’artiste a trouvé un immense soulagement dans le plaisir de refuser les postes proposés sur le marché, détaillant ses multiples raisons par le menu et avec une ironie non dissimulée. De ce jeu, Prévieux a tiré un livre puis une exposition. C’est au tour de Vincent Thomasset, metteur en scène, de s’emparer de cette collection de lettres provocatrices et de les transformer en objet scénique. Pourquoi se gêner quand le produit a du succès ?

Plateau dénudé, écran, micro, ampoules suspendues : Thomasset fait dans le contemporain. Cinq comédiens défilent mollement sur un échiquier géant et récitent tour à tour les lettres de Prévieux, comme un exercice de diction, modulant les intonations. Plantés comme des piquets, sans grande générosité physique – radinerie corporelle sans doute due au désir du metteur en scène de nous présenter un jeu « réfractaire au plateau » –, ils sont la voix du travailleur désabusé, la voix de la populace en burn-out, lassée de l’exercice hypocrite de la lettre de motivation et de ce jeu cruel auquel nous avons tous participé un jour.

Mais passé les premières minutes d’ambiance, le concept est vite pigé. Les intitulés de poste défilent sur l’écran : tourneur-fraiseur, agent mandataire, commercial, technicien de maintenance, gérant de supérette. C’est gênant tout de même. Peu intellectuels, sans grande qualification requise, qui voudrait de boulots pareils ? C’est vrai que ça porte à rire, ces robots salariés qui acceptent de se rendre bêtement chaque matin pointer chez Franprix, Axa ou à la RATP. Quelle vie, mon Dieu, quelle vie ce serait ! Eh bien, sachez, messieurs Prévieux et Thomasset, que beaucoup de Français exercent ces métiers « ingrats », sans revenu faramineux ni portée culturelle ou humaniste. Et, oui, parfois, c’est véridique, il leur arrive d’exercer ces métiers ingrats… en banlieue parisienne.

Mais peu importe, ne vous gênez pas, ces gens ne se trouveront ni dans la grande salle du Centre Pompidou ni au théâtre de la Bastille. Ils resteront bien au chaud chez eux à Domont, Villepreux ou Champs-sur-Marne. Faites entrer un homme à moitié nu sur scène, demandez-lui de gesticuler et de sautiller lourdement pour camoufler le non-travail de mise en scène de votre proposition, et vous en ferez oublier l’indécence. De grâce, la prochaine fois, ayez de l’estomac, allez donc jouer à l’accueil du Pôle emploi de votre quartier.

Article publié dans I/O le 16/10/2015

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