POÉSIE ?

On était là pour terminer 2015 en beauté. Après un telle année de merde, la seule réponse qu’on avait trouvée, c’était la poésie. N’est-ce pas la seule qui vaille d’ailleurs ? Un spectacle qui s’appelle “Poésie” ça nous a forcément vendu du rêve. On aurait peut-être dû prêter un peu plus d’attention au point d’interrogation.

Fabrice Luchini, on le connaît surtout grâce à ce qu’on en voit à la télé. Une espèce d’allumé du cinéma et de la littérature qui déclame du Verlaine au JT de 20 heures. Il faut le dire, ce personnage nous plaisait. Nous qui étions venues voir un excentrique poétique, nous n’avons vu qu’un narcissique méprisant.

De la poésie, il y en avait. Enfin, il y avait surtout Arthur Rimbaud. Même s’il est impossible de contester son excellence, il est plus difficile de résumer la poésie française à lui seul. Nous avons eu droit à quelques occurrences de Céline, Labiche (moment trop délicieux pour ne pas le souligner), mais nous attendions aussi Hugo, Apollinaire ou Ronsard, Prévert, Eluard ou Queneau, il y en avait encore tant d’autres. Ils n’étaient pas tous nommés sur l’affiche du spectacle, on aurait dû se méfier. Il y a bien eu Proust, et sa “mufflerie intermittente”. On rit, on se lance, on s’abandonne. On se dit enfin qu’on n’est pas venues pour rien. “Mais enfin, la Recherche du temps perdu c’est quand même sept tomes pour savoir qui va enculer qui au final. » Bon peut-être que si en fait.

Il se plaît à ridiculiser ce spectateur fictif car il ne comprend rien aux références littéraires abordées

Alors oui, d’aucuns pourraient arguer qu’il s’agit d’un humour particulier propre à Fabrice Luchini (s’il en est), que nous n’avons pas su saisir le second degré du spectacle, que nos esprits ne sont pas assez affûtés pour comprendre la finesse du texte. Peut-être bien, et encore. Mais nous pourrions aussi considérer qu’il est grave de stigmatiser les gens en fonction de leurs lectures, ou de leur non lecture d’ailleurs. Qu’il est grave de faire croire que le public du soir est bien plus érudit que celui de la veille, et que nous pouvons donc, entre gens bien élevés et surtout bien éduqués, opérer une “montée en gamme”. Discours qui, à n’en pas douter, doit être servi tous les soirs à toutes les audiences. Et ça n’est pas fini. Pendant près d’une heure (sur environ une heure trente de spectacle), Fabrice Luchini fait croire qu’il prend à parti un spectateur qui aurait été traîné de force dans le théâtre par sa femme. Il se plaît à ridiculiser ce spectateur fictif car il ne comprend rien aux références littéraires abordées, il ne saisit pas la beauté des mots prononcés, et il n’entrouvre les yeux que lorsque l’on parle de sexe. Fabrice Luchini a besoin d’un beauf dans la salle pour justifier sa présence sur scène et son pseudo statut de référence culturelle. Pathétique.

Et pourtant, quand le rideau se baisse, tout le monde crie au génie. Mais ce qu’il y a de génial, en plus de tout ça, c’est de pouvoir donner son avis sur la politique française, de pouvoir ridiculiser Sartre face à Céline, de pouvoir faire croire que la lecture est accessible à tous aujourd’hui et que l’analyse des textes ne dépend que de la bonne volonté des lecteurs, de pouvoir faire croire que tout est aussi simple, de montrer du doigt ceux qui osent tousser dans la salle en plein mois de décembre, le tout dans un spectacle sobrement intitulé “ Poésie ? ”. Vivement 2016.

POÉSIE ?
De et par Fabrice Luchini
Jusqu’au 11 février 2016 au Théâtre des Mathurins
36 rue des Mathurins, M° Havre-Caumartin
www.theatredesmathurins.com