King Kong Théorie

Dix ans après sa parution, l’essai-bombe de Virginie Despentes n’a pas fini de faire parler et réfléchir. Cinq jeunes comédiennes s’emparent de ce texte révolutionnaire et tranchant sous la direction d’Emmanuelle Jacquemard. Première mise en scène volontaire certes mais très fragile.

Dans un décor d’institut ambiance Vénus Beauté, cinq nanas en peignoir jouent à la fille. Fil dentaire, magazines, cire chaude, yoga et selfie. Que font-elles dans ce salon ? Esthéticiennes ou clientes ? On n’en saura pas plus, la proposition est survolée et vite abandonnée, elle ne restera qu’une lointaine idée de la féminité, univers superficiel dont il faudra s’éloigner à tout prix. Toutefois il ne semble pas que ces comédiennes en sous-vêtements aient laissé pousser le poil pour l’occasion. Passons. Des fragments du discours de Despentes – pas toujours les plus pertinents – sont déclamés de manière vindicative, le regard hautain, le geste joignant bientôt la parole, à défaut de trouver la justesse de la parole seule. Mais simuler l’orgasme face public et montrer des fesses et des ventres « normaux » en culottes sur scène ne peut et ne doit pas suffire au théâtre politique. La proposition vire au grotesque, avalant la densité et l’intelligence du discours dans une succession d’images maladroites : combats de crème hydratante sans fin, parties de jambes en l’air avec tondeuse à bikini en guise de vibro. La nécessité de meubler le vide devient pressante. Vite ! Vite ! Donnez leur quelque chose à faire, elles ne font que dire du texte.

© Pauline Bernard

Et c’est bien le problème, le jeu et l’investissement ne prennent pas l’ampleur des mots et de leur puissance. L’oeuvre de Virginie Despentes existe très bien par elle-même (en témoigne sa récente nomination au jury du Goncourt) et l’on doit se poser la question de la nécessité viscérale de la porter sur un plateau. Ici, pas d’explosion, pas de grande gueule, une revendication comme un pétard mouillé. Le besoin vital de « tout foutre en l’air » est nettoyé à la serpillière, contrainte technique oblige. On est encore loin de la liberté de corps et d’esprit intrinsèque de l’auteur. Ça manque de couilles.

KING KONG THÉORIE de Virginie Despentes
Mise en scène et adaptation Emmanuelle Jacquemard
Avec Marie-Julie Chalu, Célia Cordani, Ludivine Delahayes, Anissa Kaki, Lauréline Romuald
Lumières Fiber Dumortier
Décors Pauline Bernard
Du 12 janvier au 6 février 2016 au Théâtre des Déchargeurs
3 rue des Déchargeurs, M° Châtelet (1er)
www.lesdechargeurs.fr
http://411pierres.com